Conversation avec Juliette @labretonneenstop à mi-chemin dans son tour du monde sans avion et en stop
En Australie, l’hiver dernier, nous nous sommes installés quatre mois à Bowen pour y travailler. Nous avons trouvé notre logement en faisant du stop. Sur les réseaux sociaux, nous avons vu que Juliette @labretonneenstop voyageait en voilier, direction Airlie Beach, proche de Bowen et sur sa route pour faire son tour d’Australie en stop. Nous lui avons proposé de l’héberger quelques nuits si ça pouvait l’aider. C’est comme cela que nous avons pu faire sa rencontre et, après avoir fait connaissance, réaliser son interview très enrichissante. Avant de partir dans l’outback, elle devait répondre à pas mal de sollicitations comme finir un article pour un média en ligne ou répondre à une sollicitation d’interview de la part d’ABC news, la principale chaîne d’information australienne. Après plusieurs mois en Tasmanie, elle avait hâte de découvrir une autre facette de l’Australie en repartant dans une nouvelle aventure en stop !
Comment te sens-tu après la Tasmanie, ton bateau-stop et maintenant ici à Bowen, avec nous et toutes ces sollicitations d’interviews ?
En Tasmanie, je me suis vraiment posée. J’ai passé cinq mois là-bas. C’est rare que je reste aussi longtemps au même endroit. Donc je crois que je suis prête à repartir à l’aventure. Le stop me manque un peu, et je suis contente de reprendre sur cette note. Je sens que j’ai très envie de repartir, donc c’est plutôt bon signe. Je me sens excitée, curieuse de voir ce qui va se passer en Australie… même si, en ce moment, je ne suis pas trop dans le moment présent.
Quelles sont tes attentes pour la suite ?
Pas trop d’attentes, pas trop de plans. Je sais juste que je veux aller dans l’ouest de l’Australie, et sûrement un peu dans le centre aussi. C’est encore assez vague. Je suis surtout curieuse de rencontrer différentes personnes ici.
Quand je suis arrivée en Australie, j’ai travaillé directement, et j’ai ressenti un vrai choc culturel. Il y a un côté assez individuel dans la culture : un individualisme aussi présent qu’en Europe, mais qui contrastait beaucoup avec ce que j’avais vécu en Asie. Du coup, je ne me suis pas sentie tout de suite à l’aise en Australie : ça m’a un peu brusquée. C’est un modèle plus tourné vers la famille nucléaire, autrement dit le noyau rapproché et non la famille élargie, ça me paraît donc plus difficile ou plus long de connecter et d’être dans le cercle rapproché au départ.
Je suis donc arrivée ici un peu sceptique, à cause de ce contraste assez brutal. Mais maintenant, j’ai pris mes repères, mes bases, et j’aimerais découvrir un échantillon plus large de l’Australie.
Retour en arrière : avant ton grand départ, tu nous expliquais que tu menais une double vie entre ton travail et le militantisme. Pourrais-tu nous en parler ?
Avant de partir, j’étais ingénieure en informatique. Je travaillais pour un grand groupe, et à côté de ça, je faisais du militantisme dans deux associations : une pour l’environnement et une autre féministe.
J’avais envie de travailler sur des sujets liés à l’environnement, mais en réalité, ce n’était pas du tout le cas. J’avais cette impression de dissonance : travailler la journée et militer la nuit. L’impression de mener une double vie, de porter deux casquettes en permanence.
Je ne me sentais pas spécialement évoluer dans mon métier. J’avais envie que mon travail me pousse à creuser des sujets, à apprendre, à évoluer en tant que personne, surtout sur les questions d’écologie. Mais ce n’était pas le cas : tout était trop fractionné, trop segmenté.
On t’avait découvert dès le départ de ton aventure par l’intermédiaire d’un article franceinfo. Dans quel état d’esprit décides-tu de partir ? Avais-tu une stratégie de communication ?
Franchement, aucune stratégie.
Quand j’ai décidé de faire le tour du monde à pied et en stop, ça s’est décidé assez rapidement. J’en ai peu parlé autour de moi, parce que j’avais peur qu’on me dise que c’était trop fou.
J’ai démissionné, et j’en ai parlé seulement à mes meilleurs amis et à ma famille. Fin décembre 2022, j’ai organisé une grosse fête pour mon anniversaire, et c’est là que j’ai annoncé mon projet.
Je m’étais dit : “Je vais faire une petite vidéo Insta pour en parler à mon cercle un peu plus large, et peut-être trouver un sponsor pour avoir un peu de matériel.” Sauf que la vidéo est devenue virale. Je me suis retrouvée complètement débordée.
À ce moment-là (décembre 2022), je devais partir début février 2023, donc je m’étais laissée à peine un mois pour tout préparer.
Et là, plein de médias ont commencé à me contacter. Je n’avais rien prévu de tout cet engouement, ni cette visibilité sur les réseaux. J’étais submergée : il fallait dire au revoir à mes proches, gérer une séparation (j’étais en couple à ce moment-là), déménager de Paris, et en même temps répondre aux médias. C’était tout nouveau pour moi. Pas de stratégie, juste beaucoup de panique, et j’essayais d’avancer tant bien que mal.
Pourquoi avoir adopté cette manière de voyager : arrêter de prendre l’avion et partir en autostop ?
Pendant mes études, j’ai beaucoup pris l’avion : pour les États-Unis, Taïwan, l’Amérique latine… Je me posais des questions mais je me disais que j’étais déjà engagée sur tous les autres aspects de ma vie pour l’environnement et que l’avion « c’était mon petit plaisir coupable ». Je n’avais pas conscience des échelles de grandeur.
C’était une idée que j’avais en tête, mais pas du tout approfondie. Puis il y a eu le Covid : plus de possibilité de prendre l’avion. À ce moment-là, j’ai commencé à réfléchir davantage à l’impact environnemental. En parallèle, je faisais un apprentissage dans une entreprise dans le secteur de l’environnement, et je faisais des recherches sur les transports. En croisant tout ça, j’ai réalisé à quel point l’impact du transport aérien était énorme. Je me suis d’abord dit : “Je vais réduire.” Et j’ai commencé à vivre des micro-aventures en France. Puis, j’ai décidé de renoncer complètement à l’avion, donc aussi à l’idée de partir loin. Et j’ai accepté ça.
Mais j’avais un rêve d’enfant : aller en Australie, sans vraiment savoir pourquoi. Comme je n’étais plus très alignée avec mon travail à ce moment-là, je me suis dit : “Pourquoi ne pas essayer de rejoindre l’Australie sans avion ?”
Dès le départ, avais-tu déjà cette idée de rejoindre l’Australie ?
Oui, dès le départ, c’était l’Australie. Je m’étais dit : “J’y vais, je vais essayer de rejoindre l’Australie sans avion.”
Tout le monde me disait que je serais bloquée en Turquie, mais je ne me suis pas posé plus de questions que ça. Je me suis dit : “On verra bien une fois là-bas, j’aviserai.”
Au niveau géopolitique, tout change tellement vite que je savais qu’il était impossible d’anticiper. Je savais aussi que je partais pour plusieurs années.
Je m’étais dit : “Jusqu’à présent, renoncer à l’avion, c’était renoncer à partir loin. Si tu veux vraiment partir loin, fais-en le voyage d’une vie — parce qu’après, tu voyageras sûrement plus près, en Europe, quand tu rentreras.”
Dans ma tête, c’était un grand voyage, sans vraiment savoir où il allait me mener.
Je m’étais aussi posé cette question : “Dans quelles conditions accepterais-tu de reprendre l’avion ?”
Et pour moi, la seule raison valable, ce serait une nécessité vitale, pour moi ou pour un proche. En dehors de ça, non. Je me disais que je trouverais toujours un bateau ou un autre moyen.
L’Australie, c’était ma ligne directrice… mais tout pouvait changer en cours de route.
Avais-tu déjà fait du stop avant ?
Oui, j’avais fait du stop avec ma meilleure amie puis je suis partie toute seule en stop pour la première fois à mon camp surf au Portugal.
Je venais de me dire : “Dans un mois, je démissionne et je me lance dans un voyage en stop, donc il faut que je tente au moins une fois.”
Donc j’ai fait Paris–Portugal en stop.
L’Espagne est réputée compliquée pour pratiquer l’autostop, comment s’est déroulée ta première expérience en stop ?
Oui, mais avec mon inexpérience totale, je suis partie un peu tête baissée : “Vas-y, on y va !” sans trop savoir dans quoi je m’embarquais.
Et effectivement, l’Espagne et le Portugal ne sont pas les pays les plus faciles pour faire du stop. Mais ça a été une super expérience, parce que je me suis dit : “Ok, le stop, c’est ça.” En fait, c’est là que j’ai le plus attendu dans ma vie : parfois une heure, deux heures… Ce qui, avec du recul, n’est pas grand-chose. Aujourd’hui, après deux ans et demi de voyage, je n’ai quasiment plus jamais attendu aussi longtemps.
Ça m’a forgée à la dure. J’ai adoré, même si le deuxième jour, j’ai eu une expérience pas très agréable : un homme s’est arrêté au milieu de nulle part, dans un champ, a détaché sa ceinture et m’a dit : “Tu peux me faire la bise ?” et m’a aussi frôlé le genou. Je ne me suis pas sentie en sécurité. Je lui ai dit : “Soit tu redémarres, soit je pars.” Tout s’est bien terminé, mais il m’a ensuite demandé si j’avais un copain, etc. Ce n’était pas une situation saine. Et comme c’était seulement le deuxième jour, je me suis dit : “Ouh là, si dès le deuxième jour ça se passe comme ça, ça va être chaud.”
Mais finalement, ça a été très formateur : j’ai appris à reconnaître les situations où je ne me sens pas en sécurité, à réagir vite, à ne pas chercher à être aimable ou souriante dans ces moments-là. Ça m’a appris à être plus ferme et poser mes limites plus rapidement sans chercher à faire plaisir.
As-tu adopté des mécanismes de défense face à ces comportements ?
Suite à cette expérience du deuxième jour, j’ai beaucoup lu sur le stop, notamment des témoignages d’autres femmes. Sans trop m’en rendre compte, j’ai mis en place une sorte de plan, une manière d’agir.
Je sais que, par ma socialisation en tant que femme, on m’a toujours appris que si je suis gênée, je vais sourire, rigoler, arrondir les angles.
Mais en stop, ça ne marche pas. Suite à ce fameux jour, celui où je ne me sentais pas en sécurité et avec du recul, je vois désormais les signaux. Je riais nerveusement au départ face à ces comportements, Aujourd’hui, je ne fais plus ça. Je suis directe : je dis “non”. Je pose des barrières. C’est quelque chose que j’ai dû apprendre : réagir plus vite, extérioriser mon malaise, être plus cash. J’ai aussi mis en place quelques techniques : par exemple, quand je tends le pouce, je demande d’abord où la personne va, sans dire tout de suite où je vais moi. Et selon qui est dans la voiture, je dis ou non que je voyage seule.
C’est drôle, parce qu’aujourd’hui, tout ça est devenu tellement automatique que je ne me rends même plus compte que c’est une forme de stratégie.
Tu as pu faire un certain nombre de démarches écologiques pendant ton voyage. Peux-tu nous en parler ?
Le but, c’était d’aller à la rencontre d’acteurs et d’actrices engagés dans la protection de l’environnement. J’ai mené pas mal d’interviews dans différents pays, même si c’était plus facile dans certains que dans d’autres.
En Allemagne, par exemple, j’ai participé à un climate camp : ils occupaient la place publique. J’ai vécu à Fribourg, où j’ai beaucoup d’amis. On participait à des manifestations, notamment à vélo. J’ai aussi vécu avec des activistes autour du lac de Constance, qui occupaient une forêt menacée : ils y construisaient des cabanes et vivaient dedans, parce que légalement, tant qu’il y avait des habitants, les arbres ne pouvaient pas être coupés. Il y avait toujours des gens qui se relayaient pour être présents. C’était hyper fort, ça m’a vraiment impressionnée.
En Suisse, j’ai vécu dans des communautés, souvent dans de grands lieux ou des usines désaffectées. C’était très inspirant, de voir comment on peut vivre ensemble différemment.
En Autriche, j’ai participé au blocage d’une grande conférence européenne sur les énergies fossiles. C’était énorme, il y avait des militants et militantes venus de toute l’Europe. Je n’avais jamais vu un rassemblement d’une telle ampleur.
En Turquie, j’étais plus spectatrice. J’ai rencontré des personnes très inspirantes, notamment des villageoises qui essayaient de bloquer la construction d’une mine. C’est rare là-bas, car c’est compliqué d’occuper un lieu destiné à être détruit. Leur discours, c’était : “L’écologie, c’est important, mais là, c’est une question de survie.”C’était une autre forme de militantisme, très politique.
Je me considère encore dans une phase d’apprentissage. Je n’ai pas “fini le processus”. Pour moi, il n’y a pas une seule forme de militantisme : il y a plein de manières d’agir pour l’environnement. En Mongolie, par exemple, j’ai beaucoup appris de gens qui n’étaient pas militants à proprement parler, mais dont le mode de vie, très proche de la nature, était profondément écologique. Ça m’a fait comprendre qu’il existe plein de façons d’être engagé : par la lutte, mais aussi simplement par la manière de vivre. Aujourd’hui, j’essaie un peu de faire la synthèse de tout ça.
Avec la chaleur, les regards, l’hindouisme, le système des castes, les différences entre le Nord et le Sud… as-tu vécu un choc culturel en Inde ?
Je ne sais pas si je peux parler de “choc culturel”, mais je me suis sentie un peu perdue au début. Dans le Nord, j’ai beaucoup côtoyé des Sikhs, des hindous… et je me suis rendu compte que, dans ma vie, j’avais rencontré des gens de plein de religions différentes, mais très peu de ces traditions-là. C’était un vrai réapprentissage de nouveaux codes, et je me suis dit que j’avais beaucoup à apprendre, que je ne connaissais rien, en fait. Au début, j’étais très marquée par les regards. J’avais l’impression que tout le monde me regardait … Je me faisais des films, parce qu’on m’avait beaucoup répété : “Faire du stop seule en Inde, t’es folle.” En réalité, les gens étaient surtout curieux. Le fait de fixer quelqu’un du regard, là-bas, n’a pas la même signification qu’en Europe, où au bout d’un moment, on détourne les yeux. Moi, j’interprétais ça avec mes codes occidentaux, donc je me sentais vite agressée. C’était neuf mois intenses. Il y a beaucoup de bruit, les gens sont très proches physiquement, tout est différent. Ce n’est pas ma zone de confort, ce n’est pas l’environnement dans lequel j’ai grandi. Mais pour eux, c’est normal. C’était très intéressant de déconstruire toutes mes habitudes, de comprendre que mes repères culturels ne sont pas universels.
As-tu fait certaines découvertes spirituelles pendant ton voyage ?
Ça dépend de ce que tu entends par là : si tu parles des religions, de la façon dont les gens pensent, de leurs systèmes de valeurs…
En Inde, j’étais un peu plus réticente sur ce sujet. Il y a quelque chose d’un peu malsain dans la façon dont certains Occidentaux abordent la spiritualité là-bas, une sorte de tourisme spirituel. J’essayais donc d’éviter tout ce qui pouvait tomber là-dedans : le côté “je viens pour comprendre le monde” ; et j’ai pris mes distances avec ça.
Mais j’ai quand même rencontré beaucoup d’Indiens profondément connectés à ces spiritualités, et ça m’a permis de mieux les comprendre.
J’ai fait une retraite Vipassana au Népal, mais pas du tout avec des attentes spirituelles. C’était plutôt par curiosité, pour mieux comprendre certaines choses dont on m’avait parlé… et les vivre par moi-même.
Est-ce que ton rapport aux autres, de voir le monde a-t-il évolué pendant ton voyage ?
Je ne sais pas trop. J’ai l’impression d’avoir un peu “compris” certaines choses, notamment les notions de karma, de réincarnation dans l’hindouisme, ou d’atteinte du nirvana dans le bouddhisme. C’est intéressant de voir, selon chaque religion, vers quoi les gens tendent, et comment leurs pratiques quotidiennes sont orientées dans cette direction. Il y a tout un ensemble d’actions, de gestes, de manières d’être qui traduisent cette quête.
Est-ce que ça m’a changée ? Je ne sais pas. J’ai l’impression de piocher un peu partout, d’apprendre de différentes cultures. Est-ce que ça va me transformer profondément ? Peut-être. Pour l’instant, je ne sais pas encore.
As-tu vécu une galère ?
Ah oui : l’ours dans ma tente, en Turquie ! J’étais au bord du lac de Van. Je dormais, et j’ai rêvé qu’une panthère me sautait dessus. J’ai crié, je me suis réveillée, je ne bougeais plus. Mon compagnon de voyage pensait que je faisais un cauchemar. Il m’a dit : “Il y a toutes tes affaires dehors !” Il a ouvert la tente avec sa lampe torche… et là, on a vu un énorme ours brun s’éloigner. Sur mon oreiller, il y avait une grosse trace de griffe et ma tente s’était effondrée. Je n’ai plus eu de tente pendant plusieurs jours
Apparemment, le tourisme a beaucoup modifié leur comportement, spécifiquement dans ce parc naturel : ils s’approchent plus des campements maintenant. Et il n’y avait aucun panneau qui prévenait du danger.
Quelle est l’un des moments les plus incroyables que tu as vécu ?
Une famille nomade m’a prise en stop, m’a offert le thé, et puis on a fait tout un bout de route ensemble, des kilomètres et des kilomètres à travers les steppes. Ils m’ont ensuite invitée à vivre avec eux pendant plusieurs semaines, à participer à la transhumance de leurs moutons et de leurs chèvres. Tout ça à la suite d’un petit quiproquo ! Au bout d’un moment, j’ai mis ma tente un peu à l’écart, parce que c’était trop de promiscuité pour moi. Mais c’était fou : être là, au cœur de la taïga, aussi loin, sans parler la même langue, et pourtant vivre ensemble
On communiquait par gestes, on s’habituait, on se comprenait autrement. J’étais trop reconnaissante de vivre ça.
Peux-tu nous parler de ton expérience en bateau-stop ? As-tu des conseils pour celles et ceux qui voudraient se lancer ?
Je ne suis pas sûre d’être la bonne personne pour donner des conseils, j’ai eu pas mal de chance.
La première fois, j’ai simplement répondu à une annonce sur Facebook. La deuxième fois, j’ai contacté tous les gens que je connaissais en Tasmanie pour savoir si quelqu’un connaissait un skipper, et c’est comme ça que j’ai trouvé.
Mes premières sensations ? Très claires : dès que je suis montée sur le bateau, je ne me suis pas sentie bien.
J’ai eu le mal de mer. Pour ma défense, la marina était ouverte et il y avait beaucoup de vagues…
Les trois premiers jours, j’essayais de prétendre que tout allait bien, de peur qu’on me vire du bateau. J’ai vomi une fois, et après ça, plus de problème. Je pourrais te dire que j’ai ressenti une immense liberté, et c’est vrai, mais, honnêtement, au début, j’étais hyper stressée.
Je flippais à chaque quart de nuit, à la moindre lumière : j’étais persuadée qu’on allait faire un Titanic !
Et puis, au fil des jours, il y a eu cette autre phase : les traversées plus calmes, les dauphins, les couchers de soleil… une bulle hors du temps.
C’était une expérience très spéciale.
Ton compte instagram regroupe 149 000 abonnés, félicitations ! Qu’est-ce que tu ressens après avoir voyagé trois ans et rassemblé autant de monde ?
Ce n’était pas du tout le plan, et honnêtement, je ne m’en rends pas vraiment compte.
Comme tout ça s’est créé pendant que je voyageais, je n’ai jamais eu de “moment” où j’ai pris conscience de cette communauté. Ce n’est pas comme si je rencontrais des gens tous les jours. J’ai juste l’impression de parler à mes copains, mes copines.
Quand je réalise vraiment le nombre, ça me stresse un peu.
J’ai un rapport un peu particulier aux réseaux sociaux : c’est à la fois une chance incroyable et une responsabilité. Je me dis souvent qu’il faut que je réfléchisse à la manière de partager, que ça implique une forme de responsabilité.
Il y a des moments où je suis hyper reconnaissante, et d’autres où je prends de la distance.
Je me rappelle aussi que ce n’est pas mon métier, et que j’ai cette liberté-là : je ne veux pas dépendre d’Instagram.
Comment gères-tu cette communauté ? Est-ce que tu gères ça seule ?
Non, je gère tout toute seule. Et je n’ai pas envie d’en faire un “business”.
Si je ne suis pas dans un état d’esprit à partager, je ne partage pas.
Et parfois, au contraire, j’ai envie de tout raconter : c’est souvent en story, de façon spontanée, parce que c’est le plus simple.
J’essaie de ne pas me mettre de pression. J’ai mille idées, plein de sujets qui me viennent en tête : parfois même des réflexions un peu sociologiques, philosophiques ; et c’est frustrant de ne pas toujours avoir le temps ou l’espace pour les développer.
Quand cette frustration monte trop, c’est souvent le signe que je n’ai pas eu mon propre espace, ma bulle.
Dans ces moments-là, je me pose quelque part, je reste plus longtemps, je reprends du temps pour moi, avant de recommencer à créer ou partager.
Avec l’engouement, les attentes, les médias… quel est ton rapport aux réseaux sociaux ? Arrives-tu à rester fidèle à ton aventure ?
Je ne sais pas si je fais quelque chose de spécial. Je plaisante souvent en disant que je suis une “Instagrameuse en carton” : je sais ce qu’il faudrait faire, à savoir, la régularité, les algorithmes, tout ça… mais je ne le fais pas. Si j’essaie de m’imposer un rythme, je sais que je vais me dégoûter. Donc je n’ai pas de stratégie.
Au début, j’ai reçu énormément de messages : plus de 400 par jour ! Je voulais répondre à tout le monde, mais c’était sans fin : tu réponds, on te répond, et ta journée y passe.
Aujourd’hui, je gère mieux. Je priorise les réponses à mes proches puis j’essaie de répondre au max sur les réseaux en essayant de ne pas culpabiliser quand je ne peux pas
On voyage de façon plus connecté notamment avec Couchsurfing, Workaway, les réseaux sociaux… certaines personnes préfèrent voyager de manière la plus déconnectée possible comme Aurélien et Héloïse. Comment vois-tu les choses ?
En général, quand je rencontre des gens, je ne parle pas d’Instagram. Dans le quotidien, ça ne m’impacte pas vraiment. Selon les pays, j’utilise plus ou moins Couchsurfing. En Turquie ou en Asie centrale, par exemple, moins qu’en Europe. Je suis souvent en tente, ou dans le jardin des personnes qui m’ont pris en stop.
S’il y a des gens sur Couchsurfing, pourquoi pas : j’aime bien la démarche, ça m’enlève la pression de me dire « je m’impose potentiellement chez des gens », car ce sont des gens font la démarche de te tendre la main, donc… prenons leurs mains ! Mais je n’ai pas l’impression d’être dépendante de ça : s’il n’y en n’a pas ou si ça ne marche pas, je trouve toujours une autre solution.
Selon toi, pourquoi autant de personnes s’intéressent à ton contenu ? Sens-tu un engouement autour du voyage sans avion ?
Oui, complètement. Je ne sais pas si c’est moi qui suis dans une bulle à cause des algorithmes, mais j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de voyageurs qui font de l’autostop ou qui voyagent sans avion.
Je pense que ce qui a marqué dans mon contenu, c’est qu’il n’y avait pas beaucoup de représentations de femmes seules voyageant de manière alternative, et pour des raisons écologiques. C’est ce mélange-là, le stop, la lenteur, l’écologie, qui a intrigué les gens.
Et puis il y a une forme de curiosité : “Comment cette petite fille va se débrouiller toute seule en tour du monde en stop ? »
Tu nous as parlé de responsabilité : comment gères-tu ton impact sur les réseaux sociaux ?
Je me pose énormément de questions là-dessus.
Je réfléchis beaucoup à l’impact que mes publications peuvent avoir : donner envie de partir à l’aventure, oui, mais sans pousser à la surconsommation de voyage ou au tourisme “instagrammable”.
Je préfère raconter des histoires, parler des gens que je rencontre, de comment les choses se passent réellement.
Je pourrais publier plein de belles photos, mais ce n’est pas ça l’intérêt.
Ce que j’essaie de transmettre, c’est l’envie d’expérimenter, de tenter l’aventure à son échelle, pas de reproduire exactement ce que je fais.
Sur ton compte instagram, on y trouve du contenu engagé où tu défends des valeurs autour de l’écologie, du féminisme, des personnes queer. Les réseaux sociaux sont un espace de liberté important par rapport à certaines sociétés très conservatrices. Pendant ton voyage, comment gères-tu les éventuels contradictions et désaccords avec les gens rencontrés sur la route ?
Sur les sujets écolos, il y a parfois des désaccords, mais j’essaie d’écouter et de comprendre pourquoi la personne pense différemment.
Sur les sujets plus personnels : féminisme, queer… c’est plus délicat. Tout dépend de la situation : ma sécurité passe avant tout.
Je n’ai pas envie de mentir sur qui je suis, mais si je ne me sens pas en sécurité, je préfère éviter le sujet. Parfois, j’en parle plus tard, à distance, via message. C’est toujours un équilibre entre authenticité et protection. Par exemple, au Pakistan, j’ai voyagé deux semaines avec un homme avec qui je m’entendais très bien. Quand il a appris certains aspects de ma vie, son attitude a complètement changé.
Je ne me serais pas sentie en sécurité de lui dire sur le moment. Je lui ai finalement écrit un message après coup. Il m’a répondu : “Pas de souci, ça n’entache pas notre amitié”… Mais ensuite, il m’a partagé des publications LGBTphobes. Ça m’a vraiment piquée. Ce genre de situation me rappelle à quel point c’est complexe : on ne peut pas toujours tout dire, partout.
Comment vois-tu ta vie, avant et maintenant ?
Dans l’interview avec @papamantoutvabien (Bérenger), on avait eu cette discussion. Il avait pris l’exemple de @onemaptwobags que le plus beau compliment que leurs amis leur avait fait quand ils étaient rentrés, c’était « vous n’avez pas changé » et Bérenger m’a demandé si je pensais que j’avais changé et si j’aimerais qu’on me fasse ce compliment ? Quand on me dit : “Tu n’as pas changé”, je trouve ça à la fois bizarre et touchant.
Après avoir passé autant de temps dans les forêts, à protéger les forêts natives de Tasmanie, j’ai un peu l’impression d’être comme un arbre : j’ai mes racines, mes sources, là d’où je viens. J’ai grandi d’une certaine manière, donc au fond je ne pense pas avoir changé.
Mais mes branches, elles, se sont étendues. Je suis la même, juste plus ouverte, plus connectée au monde autour de moi.
Ton livre – Oser partir seule : comment est née l’idée ? De quoi parle-t-il ? À qui s’adresse-t-il ?
Au départ, je ne voulais pas écrire de livre sur la route. C’est Larousse qui m’a contactée pour écrire sur les femmes qui voyagent seules, pour donner de l’élan, de la représentation. J’en avais moi-même eu besoin : entendre d’autres femmes qui vivaient des choses similaires m’avait beaucoup aidée. Les réseaux sociaux, c’est super, mais c’est trop court. J’avais envie d’aller plus loin, de donner des conseils, d’approfondir des réflexions. Finalement, je pensais galérer à écrire… et pas du tout ! J’avais tellement de choses à dire que c’est venu naturellement.
C’était toute une aventure en soi : j’ai signé le contrat dans les steppes de Mongolie, écrit le premier chapitre au Pakistan, le deuxième dans un temple au Népal, et j’ai terminé le livre sur un bateau-stop en Indonésie. Le graphisme, je le faisais après mes journées de ferme en Australie, complètement épuisée. C’était une aventure dans l’aventure, mais je suis trop contente de l’avoir fait.
Le livre s’adresse à tout le monde, même si j’ai décidé de garder « Seule » au féminin dans le titre, parce que la langue française impose le masculin. Je parle surtout de voyage en solo au féminin, des spécificités que ça implique selon les sociétés.
Mais les conseils restent pertinents pour tout le monde : écologie, santé mentale, peurs, motivation… Je me suis beaucoup questionnée en écrivant, surtout sur la santé mentale : on en parle un peu pour les femmes, rarement pour les hommes, et pas assez au global.
Quels sont les bienfaits de partir seule ?
Je me sens beaucoup moins fatiguée, plus ancrée dans le moment présent. Quand je voyage seule, je suis plus connectée aux gens, plus attentive, plus ouverte à la rencontre. Mon but n’a jamais été d’aller le plus loin possible. L’aventure, c’est quelque chose de très personnel : chacun part d’un point différent. Pour moi, c’est avant tout un défi de soi à soi. Sur Instagram, j’avais mis “aventurière” dans ma bio par provocation, parce qu’on a tendance à réserver ce mot aux gens qui font des exploits extrêmes. Mais en réalité, être aventurière, c’est juste se challenger à son échelle, selon son propre point de départ.
Comment vis-tu la distance avec tes proches ?
J’ai beaucoup de chance : j’ai des racines solides, des piliers affectifs. Je suis capable d’être seule longtemps sans me sentir seule.
Il y a une vraie différence entre être seule (alone) et se sentir seul (lonely). J’ai une sécurité affective assez apaisante. J’apprécie énormément les moments de solitude, mais je sais aussi que ça peut évoluer. Pour garder le lien, j’essaie d’envoyer des messages, d’appeler… même si je suis vraiment nulle pour ça.J’essaie au moins de suivre ce qui se passe dans leur vie, et qu’ils sachent un peu ce qui se passe dans la mienne. Mais c’est parfois difficile : nos vies sont tellement différentes, c’est un équilibre à trouver.
Quel serait le meilleur moment de ta vie ?
Je ne sais pas s’il y en a un seul. Quand j’en parle avec mes amis, je me rends compte que j’ai vécu plusieurs périodes incroyables. Je suis un peu nostalgique parfois, mais en même temps, je suis toujours tournée vers la suite, vers où je vais.
C’est quoi le bonheur pour toi ?
Pour moi, le bonheur, c’est quelque chose de très simple. C’est ce moment où tu ressens une profonde gratitude pour ce qui se passe dans ta vie. C’est quand tu es pleinement consciente du moment présent, et que tu te dis “wow, c’est fou.” Comme si le monde continuait de tourner autour de toi, et toi tu es juste là, à le regarder, à savourer. J’ai ressenti ça plusieurs fois, surtout dans la nature ou quand je me sens bien entourée.
C’est quelque chose que tu contrôles ?
Je pense que c’est un état qu’on peut cultiver, oui. Moins tu as d’attentes, plus tu es ancré dans le présent. Et quand tu ne cherches plus le bonheur, il finit par se manifester naturellement. Je me souviens d’un moment en Inde : j’étais en haut d’une montagne, dans un petit temple fermé. C’était mon anniversaire, et je savais que j’allais être un peu triste car loin de mes proches avec le décalage horaire.
Je me suis dit : “C’est toi qui dois cultiver ton bonheur.” Alors j’ai marché, pris un massage, fait une rando jusqu’à ce temple. Il y avait des drapeaux qui flottaient, rien d’extraordinaire, juste la forêt et le vent. Et là, je me suis assise et j’ai eu ce flash : “C’est fou, la vie.” Je me suis rendue compte que j’étais en Inde, vivante, entourée de beauté. C’était un de ces moments où tu te dis : “Je suis exactement là où je dois être.”




















