Pourquoi avons-nous peur de l’auto-stoppeur alors que le danger vise surtout l’auto-stoppeur ?

L’auto-stop fut longtemps un moyen de transport ordinaire. Dans les années 1960 à 1990, nombreux sont ceux qui racontent l’avoir pratiqué sans hésiter : pour aller à l’université, rejoindre un festival ou traverser une région entière. Aujourd’hui, la pratique a presque disparu dans de nombreux pays occidentaux, remplacée par une méfiance diffuse et des modes de transport plus accessibles.

D’où vient ce basculement ? Pourquoi craint-on davantage celui qui monte dans la voiture que la situation inverse, alors que statistiquement, c’est l’auto-stoppeur qui est vulnérable ?

Après réflexion, ce décalage entre perception et réalité semble reposer sur quelques affaires criminelles marquantes et leur traitement médiatique et fictionnel, exacerbés par une culture individualiste où le cloisonnement est synonyme de sécurité.


Un imaginaire construit sur quelques affaires marquantes

Dans la réalité, les crimes liés à l’auto-stop sont extrêmement rares. Lorsqu’ils surviennent, les victimes sont très majoritairement les auto-stoppeurs. Le conducteur contrôle la voiture, le lieu, la vitesse, les portes et… ce qu’elle contient : objectivement, c’est lui qui a le pouvoir de décider de s’arrêter et d’aller où bon lui semble. À une époque où l’autostop était plus courant, il était plus probable qu’une personne malintentionnée comme par exemple un criminel à la recherche de potentielles victimes, soit… un conducteur. La peur contemporaine est donc largement le résultat d’une surreprésentation médiatique. Quelques affaires très visibles ont suffi à créer une perception durable du danger. Aussi, prendre un autostoppeur équivaudrait à tolérer le danger pris par l’autostoppeur lui-même, c’est-à-dire s’exposer à la rencontre malchanceuse d’un tueur en série. 

Dans plusieurs pays, quelques crimes exceptionnels ont façonné cette perception durable. Dans ces pays-là, ce n’est pas par hasard si l’autostop est devenu difficile tant sa marginalité est désormais associée au danger. L’interdiction de l’auto-stop dans certains pays comme l’Italie, ou dans quelques États comme le Queensland en Australie ou New York aux États-Unis, peut se comprendre pour des raisons de sécurité. Mais ce qui questionne davantage, ce sont surtout nos échanges avec les habitants qui nous ont permis de comprendre la perception négative désormais attachée à l’auto-stop.

Cas de l’Australie : Ivan Milat, le tueur de Backpackers

L’affaire Ivan Milat est la plus marquante de l’histoire criminelle australienne concernant le stop, toujours bien ancrée dans l’esprit des Australiens.

L’affaire débute entre décembre 1989 et avril 1992 en Nouvelle-Galles du Sud : sept jeunes backpackers âgés de 19 à 22 ans, dont deux Australiens, deux Britanniques et trois Allemands, disparaissent en effectuant de l’autostop.

Les victimes sont finalement retrouvées enterrées ou partiellement enterrées dans la Belanglo State Forest, à environ 100 km au sud-ouest de Sydney. Les corps présentent des signes de violence extrême : coups, armes blanches, parfois tirs à bout portant, certaines victimes attachées ou décapitées. L’enquête s’oriente lorsque, en 1990, un backpacker britannique nommé Paul Onions échappe de justesse à une attaque après avoir accepté un trajet d’un conducteur surnommé « Bill ». Il note une plaque de véhicule, puis contacte la police quelques années plus tard. Ce témoignage permet aux enquêteurs de relier des indices, notamment la vente d’un 4×4 par Milat peu après la découverte des corps, la correspondance des armes et munitions saisies avec celles utilisées sur les scènes de crime, et la localisation d’objets appartenant aux victimes dans l’habitation de Milat.

Ivan Milat est arrêté le 22 mai 1994. Le procès s’ouvre le 26 mars 1996 à la Cour suprême de Nouvelle-Galles du Sud. Malgré sa contestation, Milat est déclaré coupable le 27 juillet 1996 des sept meurtres. Il écope de sept peines de prison à vie consécutives sans possibilité de libération.

À ce jour, bien que Milat n’ait jamais avoué officiellement ces crimes, les autorités et les experts estiment qu’il pourrait être impliqué dans un nombre beaucoup plus élevé de disparitions et meurtres non résolus, certains remontant aux années 70. 

Bien qu’il s’agisse d’un cas isolé sur plusieurs décennies, l’affaire a redéfini la perception du danger dans tout le pays.

Cas de l’Espagne : les Meurtres d’Alcàsser (1992)

Le 13 novembre 1992 à Alcàsser, dans la province de Valence, trois adolescentes, Miriam, Antonia et Desirée, âgées de 14 et 15 ans, prévoient d’aller à une fête dans la discothèque Coolor du village voisin de Picassent. Ce soir-là, le père de Miriam devait les emmener mais il est cloué au lit par la grippe ; il leur conseille de rester, mais elles tiennent à y aller. Ne trouvant personne pour les conduire, elles décident de faire de l’autostop, pratique encore courante dans la région au début des années 1990. Vers 19 h 30, elles sont aperçues à une station-service, montant dans une voiture avec deux hommes. Elles ne reviendront jamais.

Dès le lendemain, les familles signalent la disparition. La Guardia Civil organise de vastes recherches et les médias relaient l’affaire dans tout le pays : les visages des trois adolescentes s’affichent sur les écrans et les journaux télévisés. L’attente devient interminable ; le père de Miriam, malgré sa maladie, multiplie les interventions publiques pour dénoncer la lenteur de l’enquête et maintenir la pression. Pendant 75 jours, aucune trace n’est retrouvée.

Le 27 janvier 1993, deux apiculteurs découvrent un crâne dans un ravin de La Romana, non loin de la digue de Tous. Les forces de l’ordre exhument une fosse peu profonde contenant les corps des trois filles, enterrés côte à côte et recouverts de branchages. Les autopsies révèlent une violence effroyable : séquestration, viols, tortures. Deux des jeunes ont été emmenées dans une maison abandonnée, frappées au revolver, attachées, violées avec des objets, puis conduites dans la fosse où elles ont été de nouveau battues avant d’être abattues par balle à la tête. L’une d’elles aurait subi l’ablation traumatique d’un mamelon avec un objet pointu et plusieurs coups de couteau dans le dos. Une autre portait des blessures vaginales causées par des objets coupants, probablement post-mortem.

Les enquêteurs ont identifié deux suspects : Miguel Ricart et Antonio Anglés, déjà connus pour des délits. Selon Ricart, le soir du 13 novembre, les filles ont été prises en stop, puis conduites dans une zone isolée. Anglés les aurait frappées, Ricart aurait été complice. Anglés s’enfuit peu après la découverte des corps ; il reste introuvable, inscrite sur la liste des fugitifs de l’Interpol. Ricart fut arrêté en janvier 1993, jugé en 1997 et condamné à 170 ans de prison. Mais en Espagne la durée maximale effective est plafonnée : il fut libéré en 2013 après 21 ans.

L’enquête est très critiquée pour ses nombreuses zones d’ombre : des ADN retrouvés (sept profils) ne correspondaient ni aux filles ni aux deux accusés, des autopsies et des expertises mal conduites, des témoins non exploités et un suivi médiatique quasi-spectaculaire transformant le drame en spectacle.

L’affaire, appelée « Meurtres d’Alcàsser », choque profondément l’Espagne. Elle met en lumière la vulnérabilité des adolescentes, le danger de l’auto-stop, et interroge les méthodes d’enquête et la responsabilité des médias. Aujourd’hui encore, elle demeure gravée dans la mémoire collective comme l’un des crimes les plus horribles de l’histoire espagnole.

Cas des États-Unis : l’affaire Billy Cook 

Le 30 décembre 1950, Billy Cook, alors âgé de 22 ans, commence un périple meurtrier. Il quitte le Missouri et fait de l’auto-stop près de Lubbock, au Texas, où une famille, Carl Mosser, sa femme Thelma et leurs trois enfants, s’arrête pour lui venir en aide. Armé d’un revolver, Cook les prend en otage. Pendant plusieurs jours, il les force à le conduire à travers plusieurs États : Texas, Oklahoma, Arkansas, puis jusqu’en Californie. Le 2 janvier 1951, il assassine froidement les cinq membres de la famille, les jette dans une fosse minière près de Joplin et s’enfuit avec leur voiture. Quelques jours plus tard, il prend en stop un mécanicien, Robert Dewar, qu’il assassine également. Son errance continue : Cook enlève ensuite deux chasseurs, James Burton et Forrest Damm, qu’il garde en otage plusieurs jours dans le désert mexicain avant de les libérer miraculeusement vivants.

Le 19 janvier 1951, la cavale prend fin. La police mexicaine l’arrête dans la ville de Santa Rosalía, en Basse-Californie, après une traque internationale menée conjointement avec le FBI. Il est extradé vers les États-Unis et jugé dans le Missouri.
Les journaux de l’époque relatent son comportement glacial : il n’exprime aucun remords et déclare simplement : « Je n’avais rien contre eux. J’en avais simplement assez de tout. ». En 1951, il est reconnu coupable des meurtres et condamné à la peine de mort.

L’influence des médias entre recherche de la vérité et sensationnalisme

Souvent présentés comme des témoins ou des lanceurs d’alerte, les médias jouent un rôle décisif dans la manière dont le public perçoit l’auto-stop et ses dangers. Entre faits divers tragiques, récits sensationnalistes et héroïsation de certaines figures marginales, la presse et la télévision ont façonné une image ambivalente : celle d’une pratique à la fois romantique et périlleuse.

L’affaire Ivan Milat

D’un côté, les médias ont joué un rôle d’alerte : interviews des survivants, profils des victimes, reportage sur la forêt de Belanglo, développement de l’enquête, l’arrestation de Milat. Par exemple, la chaîne nationale a diffusé un reportage important intitulé “Into the Forest” sur la série documentaire Australian Story.
De l’autre, ce traitement a été critiqué pour sa partie sensationnaliste : l’exposition des détails macabres, la mise en scène médiatique de la violence, la focalisation sur l’horreur plutôt que sur la rigueur de l’enquête. Les médias ont parfois amplifié les théories non confirmées (complicité, “réseau”, implication de la famille), ce qui a créé de l’anxiété et des spéculations publiques.

L’affaire Alcàsser 

L’affaire Alcàsser devient un feuilleton national, avec des plateaux télé qui explorent les détails les plus crus. En Espagne, le nom “Alcàsser” a les mêmes conséquences que “l’affaire du Petit Grégory” en France : un dossier criminel mythifié, repris en boucle, instrumentalisé médiatiquement, transformé en traumatisme collectif.

L’affaire Kai dit « The Hatchet-Wielding Hitchhiker« 

En février 2013, Caleb Lawrence McGillvary, un jeune Canadien itinérant de 24 ans, devient du jour au lendemain une célébrité mondiale sous le nom de « Kai, l’auto-stoppeur à la hachette ». L’histoire débute en Californie, lorsqu’il est témoin d’un accident violent : un homme, Jett Simmons McBride, percute un piéton avant d’agresser une femme venue porter secours. Kai, qui voyage alors en auto-stop et transporte une petite hachette dans son sac, intervient pour la défendre. Il frappe l’agresseur à la tête à plusieurs reprises en criant : « Smash, smash, suh-mash ! ».

Quelques heures plus tard, une chaîne locale de Fresno recueille son témoignage. L’interview, énergique, spontanée et ponctuée de phrases excentriques, devient virale sur Internet. Kai est salué comme un héros et symbole de liberté, figure marginale charismatique issue du mouvement nomade. Il enchaîne les invitations sur les plateaux télé, dont Jimmy Kimmel Live !, et reçoit des propositions d’émissions de télé-réalité.

Mais derrière cette célébrité éphémère, Kai cache une vie instable : sans domicile fixe, il affirme avoir grandi dans un environnement violent et s’être volontairement affranchi des institutions. En mai 2013, trois mois après sa soudaine notoriété, il est arrêté pour meurtre. Le corps d’un avocat de 73 ans, Joseph Galfy, est découvert dans sa maison du New Jersey, battu à mort. Les enquêteurs identifient Kai comme le principal suspect.

Selon le récit de McGillvary, il aurait rencontré Galfy à Times Square, puis accepté son hospitalité pour la nuit. Il affirme avoir été drogué et agressé sexuellement par l’homme, et soutient avoir agi en légitime défense. Les procureurs, eux, décrivent une attaque préméditée. Après plusieurs années de détention provisoire, le procès s’ouvre en 2019 : Kai est reconnu coupable de meurtre au premier degré et condamné à 57 ans de prison, dont 85 % incompressibles. Il purge actuellement sa peine à la prison d’État du New Jersey et ne pourra prétendre à une libération conditionnelle avant 2061.

L’influence des documentaires et de la fiction

Entre fascination et effroi, les films et documentaires inspirés de faits réels ont largement contribué à modeler l’imaginaire collectif autour de l’auto-stop et du voyage solitaire. En oscillant entre reconstitution, mythe et mise en scène, ils brouillent la frontière entre réalité et fiction, transformant des affaires criminelles en récits culturels qui alimentent autant la peur que la curiosité du public.

En Australie, la longévité et la rétroaction médiatique de l’affaire Milat heurtent toujours les Australiens. En effet, même après la condamnation de Milat en 1996 à sept peines de réclusion à vie, l’affaire n’a pas disparu des médias : documentaires, podcasts, séries télé, débats persistants sur des victimes supplémentaires non élucidées. Par exemple, la mini-série Catching Milat (2015) a remis l’affaire sous les projecteurs. En 2025, des appels à une enquête parlementaire ont été relancés pour explorer jusqu’à 50 victimes potentielles et la possible implication de Milat dans d’autres meurtres.

L’affaire Kai, relancée par le documentaire Netflix The Hatchet Wielding Hitchhiker (2023), interroge la face sombre de la célébrité instantanée. En quelques semaines, un jeune sans-abri perçu comme un héros devient un criminel jugé pour meurtre. Son parcours met en lumière la fragilité des figures virales, l’emballement médiatique et la frontière trouble entre légende, traumatisme et responsabilité. L’histoire de Kai incarne à la fois la fascination pour les héros marginaux et la brutalité de leur chute dans une société obsédée par la célébrité éphémère.

Entre pure fiction et fiction librement inspirée, plusieurs films et séries ont vu le jour sur la thématique des dangers entourant l’autostop. Le film The Hitch-Hiker (1953) d’Ida Lupino, premier film noir américain réalisé par une femme, s’inspire de l’affaire Bill Cook. Lupino, marquée par le caractère presque banal du mal incarné par Cook, transforme les faits en un huis clos psychologique où deux amis, en voiture, prennent un auto-stoppeur qui les terrorise. Depuis, l’histoire de Billy Cook est devenue une référence classique des tueurs « de route » : un symbole de la peur de l’étranger, de la vulnérabilité des voyageurs, et de la violence née du désespoir social. D’autres films de fiction Américains comme The Hitcher ou Joy Ride présentent l’auto-stoppeur comme une menace. À l’inverse, le film australien Wolf Creek, a renforcé la peur du voyageur isolé, en s’inspirant d’événements réels, notamment les meurtres de backpackers commis par Ivan Milat. Plus récemment encore, la série française Les Papillons noirs mettent en scène un tueur en série utilisant l’autostop pour piéger ces victimes.

À cela s’ajoute l’affaire Charles Manson : non liée directement à l’auto-stop, mais symboliquement importante. La “famille Manson”, associée à la culture hippie, a mis fin à une période perçue comme libre et insouciante. Tarantino revisite ce moment dans Once Upon a Time… in Hollywood comme un tournant culturel. Le temps n’est plus à l’errance romantique de Jack Kerouac, appartenant à la Beat Génération, qui parcourait l’Amérique en auto-stop dans On the Road. Peu à peu, un changement culturel s’est opéré où la route et les inconnus ont cessé d’être romantiques pour devenir suspects.

Un facteur social : un individualisme cloisonnant à l’heure des nouvelles technologies 

La société moderne fonctionne dans des espaces cloisonnés : domicile, voiture, lieu de travail. La voiture est souvent perçue comme un espace privé, un objet de propriété, presque intime, et inviter quelqu’un à l’intérieur semble plus intrusif qu’autrefois. Ce cloisonnement est exacerbé par les technologies : les voitures rouleront peut-être sans chauffeur dans un avenir proche ? Notre rapport au temps n’est plus le même : il est désormais fragmenté entre loisirs, obligations professionnelles et moments de vie privée, souvent entremêlés. En somme, l’interaction spontanée avec des inconnus s’est donc considérablement réduite pour laisser place à un individualisme où tout est presque planifié et où la prise d’un risque quelconque est systématiquement écartée.

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